Je ne suis pas la première à associer ces deux mots pour désigner le théâtre dans lequel nous jouons notre propre rôle, c’est à dire tous les aspects de la vie dans lesquels nous sommes en interaction avec nos congénères.

Comme tout mensonge, le mensonge social est a minima un travestissement de la réalité (ou du moins de ce que chacun croit être la réalité) et a pour fonction de protéger son créateur. Chez certains, le mensonge social est pathologique, chez tous les autres il est la simple et inévitable conséquence de la vie dans une société qui pose des injonctions à ses membres. Et si on en parlait ?

 

L’incontournable trousse de survie…?

Nous avons vu dans l’article précédent que le culte de l’apparence est prédominant dans notre société, et que le consumérisme en tire une grande partie de son efficacité. Peu importe le fond, c’est la forme qui compte. Cette logique est si bien ancrée dans la conscience collective que la majorité des individus auront tendance à se soumettre d’eux-mêmes à ses exigences. Pourquoi être quand on peut se contenter de paraître ?

Le mensonge social remplit ce rôle : il fait paraître quelque chose qui n’est pas. En d’autres termes, il crée un mirage social. Tout individu est en principe capable de se rendre compte de lui-même que son être ne peut pas répondre à toutes les injonctions sociales et atteindre tous les idéaux que la société nous exhorte à poursuivre (en consommant des produits, des services). Mais le moi social, lui, le peut ; le moi social est un fantasme à la potentialité illimitée, sinon vers l’être idéal, vers le paraître idéal.

À l’ère de l’internet 2.0, cet état de fait n’a jamais été aussi prégnant. Il n’est même plus nécessaire de paraître durant toute une journée : on peut le faire de chez soi, le temps d’une photo qui finira sur Instagram. Les réseaux sociaux ne connectent pas tant des individus que des mois sociaux ; c’est à celui qui sera le plus proche de l’idéal… Plus l’utilisateur est jeune, donc malléable à l’image de son environnement socio-culturel, mieux ça marche. Cet environnement n’est plus seulement une cour de récréation, la rue, l’école, le travail… l’exigence sociale est devenue omniprésente et permanente pour qui doit contenter ses followers, même pour le temps d’une simple photo.

Si le mensonge social, comme tout mensonge, a pour fonction première de protéger son créateur, de quoi nous protège-t-il ? Des autres. « L’enfer, c’est les autres », comme disait Jean-Paul Sartre. Mais si nous capitulons tous face aux injonctions et aux idéaux imposés par la société, alors nous sommes tous collectivement complices de la création du mensonge social de chacun. Le moi social que nous créons cherche à protéger l’être que nous sommes des regards et des jugements que nous croisons par centaines au quotidien. Ce cercle vicieux ne s’arrête donc jamais.

Le mensonge social remplit sa fonction de protection en recherchant, par le moyen des apparences que nous créons, l’approbation de nos pairs. Ainsi, nous cherchons non seulement à éviter de nous faire mal voir, mais surtout à gagner leur considération (sous forme de reconnaissance, de respect, d’admiration, de crainte, etc.). De cette manière, nous espérons nous faire accepter en tant que membre ayant notre place au sein du groupe, autrement dit de la société. Et nous entretenons alors une certaine idée utopique de l’harmonie sociale dans laquelle nous sommes tous censés aspirer à vivre.

 

Le choix de la facilité…

La société dont nous cherchons à préserver (un peu malgré nous) l’harmonie étant par nature consumériste, elle cherche à satisfaire les conditions de son existence dans des moyens à court terme (le consumérisme n’en connaît pas d’autre), voire à très court terme. Pourquoi en serait-il autrement ? Nous consommons désormais au quotidien dans le but de satisfaire un besoin immédiat.

Le mensonge social répond à cet impératif pressant d’immédiateté : faire accepter l’être que je suis aux yeux de mes congénères sera long et difficile, souvent pénible (plus je m’éloigne des injonctions sociales, plus ça l’est), parfois dangereux. Mentir est, dans l’immédiat, plus simple, plus facile. La plupart des gens que vous croiserez dans votre vie ne sont pas destinés à entretenir une relation profonde avec vous et ils ne se soucieront guère de savoir si la version que vous présentez de vous est réelle ou feinte. La plupart ne se posera même pas la question, alors à quoi bon faire du quotidien une lutte dans laquelle, vous le savez, vous ressortirez perdant ?

C’est exactement ça, la pression sociale : nous avalisons plus ou moins consciemment les injonctions qui nous sont faites et nous nous poussons les uns les autres à mentir pour donner l’illusion plus ou moins crédible que nous les respectons. Et au fond, peu importe qui de l’oeuf ou de la poule, ce système est bouclé en un cercle vicieux qui fonctionne pour et par nous. Nous sommes tous des menteurs plus ou moins assumés et nourrissons ce dont nous avons tous fondamentalement peur : être rejetés par nos congénères.

Quand cette logique stupide va trop loin, elle aboutit à ériger certaines apparences en canons sociaux, que nous nous devrions tous de respecter religieusement, qu’importe qu’ils aillent à l’encontre du bon sens. Le revers de cette médaille revêt l’uniforme sordide de toutes les formes possibles d’intolérance, de la plus ordinaire la plus dangereuse.

 

et l’abandon du moi.

Par moi, je fais référence à votre identité profonde : la façon dont vous vous définissez, tous les attributs qui entrent en phase avec ce que vous ressentez être au fond de vous. Pour le meilleur et pour le pire, parfois par nécessité, vous renoncez à vous-même chaque fois que vous faites appel à votre moi social.

Abandonner l’être que nous sommes à cette hypocrisie généralisée apporte une tranquillité bien trop chèrement acquise. Un prix qui peut s’avérer désastreusement élevé à moyen et long termes… un futur plus ou moins proche dont l’immédiateté ne se soucie pas mais qui arrive immanquablement, tôt ou tard. Parce qu’aucun mensonge n’est durable ; parce que ses conséquences, elles, le sont, sur nous comme sur les autres.

Quand l’usage des apparences ne sert pas à protéger votre intégrité physique ou morale, il est tout bonnement inutile, voire même tout à fait contreproductif d’y faire appel. Le moi social se vante de choses que nous n’avons pas vraiment faites, tait des détails dont nous avons honte, raconte une version de notre histoire destinée à plaire à l’auditoire présent. Il a plus de contenance, plus d’assurance, il est plus « cool », plus intéressant… Il est ce que vous croyez être une version plus attirante de vous.

 

Un bilan qui passe mal.

J’ai un scoop, pour ceux qui n’auraient pas encore compris où je veux en venir : tout ça, ce sont des foutaises. La première des raisons a déjà été citée : aucun mensonge n’est durable. En d’autres termes, votre petit manège sera découvert un jour où l’autre, et la maigre illusion de confort qu’il vous apportait face à un auditoire passager ne vous sera d’aucun secours face la déception de la personne qui croyait être tombée sur l’oasis. Le mensonge se nourrissant du mensonge, essayer d’entretenir les apparences jusqu’à ce que votre cohérence s’effondre (puisqu’elle finit toujours par le faire…) vous en coûtera jusqu’à peut-être une relation qui vous était chère. Le moi social contente un auditoire peu exigeant et en réalité peu désireux de savoir qui vous êtes vraiment ; à l’inverse, aucune relation à long terme n’est viable si elle est fondée sur un mensonge.

La deuxième raison, c’est que le moi social est une projection très personnelle de ce que vous croyez être agréable aux yeux des autres… autrement dit, une pure construction mentale qui n’a pour seul schéma que les étiquettes sociales préétablies. Il y a, à mon sens, principalement deux conséquences fâcheuses :

  • vous attirez et repoussez les mauvaises personnes : plus votre moi social est éloigné de ce que vous êtes vraiment, plus vous vous entourerez de personnes qui ne vous ressemblent pas. Inversement, et c’est beaucoup plus triste, vous risquez de repousser les personnes qui vous intéresseraient vraiment… Mais qui ne s’intéresseront pas à ce que dégage votre moi social. Avouez quand même que c’est ballot.
  • vous êtes plus ou moins à côté de la plaque : c’est inévitable. Ceux qui n’y voient que du feu s’en foutent, et ceux qui s’y penchent un peu plus finissent toujours par vous percer à jour. S’il y a des plus ou moins bons menteurs et des plus ou moins naïfs en ce bas monde, personne ne parvient jamais totalement à effacer son naturel. Il y a trop de fronts pour un seul soldat, et certains verront des aspects naturels de ce que vous êtes et que vous avez complètement oublié de « défendre ».

Les questions qui renvoient à un aspect de votre vie que vous préférez garder pour vous ? Vous n’avez pas besoin de mentir pour éviter l’embarras, c’est pourtant le choix que font beaucoup de gens dans le but d’éviter de dire la vérité… Oubliant qu’ils ont tout simplement le droit de refuser de répondre. À moins que vous estimiez que les gens ont un droit d’accès aux détails de votre vie privée (et je parie que ce n’est pas le cas), vous n’avez qu’à décliner poliment (puisque oui, le fait que vous ne souhaitez pas en parler est une raison suffisante pour refuser de répondre). Que celui qui s’en trouvera vexé brûle dans l’enfer des fouilles-merde.

Quant aux critiques et aux jugements, vous vous dites qu’ils ne vous concernent pas vraiment puisque c’est à votre moi social qu’ils sont adressés. Mais vous êtes votre premier critique et votre premier juge, non…? Aimeriez-vous fréquenter votre moi social ? Dans la même veine, rien ne vous oblige à avaliser ou à rejoindre une opinion qui vous débecte.

Vous voilà coincé à devoir jouer un personnage qui n’est pas vous, que vous ne supportez pas et qui, en fin de compte, vous coûte plus que ce qu’il vous apporte. L’affaire aboutit toujours à la souffrance de quelqu’un, la vôtre ou celle de personnes que vous croiserez, sinon les deux.

Il faut bien comprendre la vérité générale selon laquelle un moi social ne trompera jamais qu’un autre moi social. C’est à vous de cesser de l’employer à tort et à travers… Ce qui m’amène à la question suivante.

 

De quoi avez-vous si honte ?

Histoire d’être parfaitement claire : tout le monde ment. Tout le monde se cache derrière un moi social. Certains beaucoup plus que d’autres, parfois à un point de déni de soi terrifiant. Ce réflexe, qu’on l’ait appris de nos parents ou de notre environnement socio-culturel, on l’a appris à nos dépends. Qui plus est, tout le monde s’en fout et quand vous satisferez les uns, vous décevrez les autres. Et comme je l’ai expliqué plus haut, on satisfait et déçoit rarement les bonnes personnes en étant autre chose que soi-même. Alors de grâce, arrêtez de perdre votre temps et d’en faire perdre à autrui.

Les injonctions sociales sont des carcans dont il appartient à chacun de se libérer pour enfin cesser de souffrir d’être soi, cesser de paraitre ce que l’on n’est pas. Ma conclusion ici ne peut donc qu’être la même que celle de l’article précédent : le respect et l’acceptation de soi, l’amour propre de chacun pour ce qu’il est vraiment sont entre les mains de tous. Ça commence par mettre fin à ce déni permanent de soi en assumant votre moi et en le nourrissant de sorte à ce que vous vous y reconnaissiez profondément, ce dans la tolérance et sans nuire à autrui (aimez-vous les uns les autres, bordel de merde). Car oui, ça continue en contribuant à créer un espace dans lequel chacun peut faire son chemin sans qu’on vienne l’emmerder en remettant en question son identité et en essayant de lui dire qui il ou elle devrait être. Ce cercle vertueux commence par vous… La voie est toujours ouverte par ceux qui ont eu le courage d’élever la voix pour revendiquer leur identité et, plutôt que d’en faire un objet de honte, en ont fait un objet de fierté.

 

Merci de m’avoir lue, et à bientôt pour un prochain article !

 

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